Home/Société/« Les Michokos »

La maison des saules* est une résidence pour personnes âgées dépendantes. Être soignant dans un tel lieu de vie implique compréhension, altruisme, esprit d’équipe, tolérance, etc…
Nous verrons qu’ici, ce n’est pas toujours le cas.
Assises autour du bureau de poste infirmier (endroit où se déroulent notamment les transmissions et où il y a des échanges concernant les patients), cinq personnes : l’équipe de nuit au complet et les deux infirmières de l’après-midi. Toutes sont « blanches ».

À l’écart du bureau, en retrait, trois aides-soignantes de l’équipe de l’après-midi, toutes sont « noires ». C’est une scène habituelle.
P.** (infirmière de l’AM) a besoin d’une précision. Elle interpelle ses collègues, l’index pointé vers elles:
« Hé, « les Michokos » là-bas ! »
Tout le monde est interloqué et tous les yeux se posent sur elle. Le seul bruit qu’on entend est la réponse murmurée et presque inaudible qu’attend P.
Cette dernière jette un coup d’œil furtif autour du bureau. Toutes les occupantes ont replongé le nez dans leurs notes. Je la regarde encore, volontairement, avec dureté.
Elle sourit et se justifie : « Faut pas s’inquiéter ! Elles sont habituées. » Gouaille-t-elle. Un dernier sourire et elle continue ses transmissions.
L’ambiance s’appesantit mais rien de plus ne se produit ce soir-là.

Plus tard, je reçois la réaction de deux de mes collègues françaises: l’une affirme être choquée mais selon elle, les personnes visées pouvaient se défendre.

La seconde admet que ce n’est pas bien de surnommer ses collègues de cette manière mais venant de P. qu’elle connait bien, il n’y a rien à réprimer car c’est juste de la rigolade.
Pour connaître le ressenti de mes collègues africaines, je les ai rencontrées dans un lieu isolé de l’établissement. C’est leur propre choix.
« – Cela ne vous dérange pas que votre infirmière vous appelle » les Michokos « ?
– Bah, on a l’habitude.
– Avoir l’habitude ne signifie pas que cela vous plaise… »
Haussements d’épaules et regards fuyants… J’ai compris. Autre méthode.
« – Je suis blanche et je suis choquée que vous soyez traitées de la sorte !
– On lui demande tout le temps d’arrêter mais elle s’en moque. Elle continue.
Elles m’apprennent qu’à la maison des saules, (établissement public), la discrimination raciale est souveraine.
Je leur rappelle que selon le code pénal, c’est punissable par la loi et qu’aucune d’entre elle ne doit tolérer ce genre de traitements. Je leur explique qu’elles peuvent bénéficier de soutiens et d’aides extérieures.
Elles rétorquent que désormais, elles ne se conduiront plus en victimes mais qu’elles ne veulent créer de problèmes à personne.
La discussion se poursuit encore quelques minutes.
Elles me saluent chaleureusement. Elles me quittent.
En même temps que leurs pas, quelques phrases « clés » me résonnent dans la tête :
– « Oh mais faut pas s’inquiéter ! Elles sont habituées. » Et ces femmes bafouées qui ne veulent créer de problèmes à personne.
À mon grand désarroi, P. n’a-t-elle pas raison ? La discrimination raciale n’est- elle pas vécue comme une habitude voire même un certain fatalisme chez certaines victimes ?

*Le nom de l’endroit a été changé
**L’initial du prénom a été changé
JEF (Justice Egalité Fraternité)

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