Home/Non classé/Extrait de « Banlieues de l’émeute à l’espoir » paru en 2007

Je suis arrivé sur le quartier de La Source en février 1995, et cela faisait un peu plus de six ans qu’Yves Bodard en était une figure emblématique.

Pour des raisons personnelles, c’est au regard de la trace laissée par mon propre parcours de vie que, un jour de fin d’année 1994, j’ai rencontré l’homme, le père un peu, qui allait me faire intégrer le monde de la rue par l’autre côté du miroir. Cet homme, c’était M. Legardeur, directeur du service de prévention spécialisée, qui avait accepté de répondre à une enquête que je devais mener dans le cadre de ma réorientation professionnelle.

J’avais 30 ans, je souhaitais travailler dans le social et M. Legardeur me proposa une embauche sur le service de la Source. Dorénavant, j’accompagnerai les autres sur le
chemin de leur vie, des vies cabossées parfois, mais avec toujours l’espoir d’un renouveau.

Parmi tous ces autres que j’ai appris à connaître, Yves Bodard, mon fidèle compagnon de route et plus sûrement de rue, m’entraînerait dans son sillage à la découverte de ce vaste quartier, dans les endroits parfois les plus chauds car disait-il :

« L’important, c’est d’aller à la rencontre des plus démunis, des plus touchés par l’exclusion, là sur leur territoire. Je me rappellerai toujours mes premiers pas d’éducateur sur le quartier de La Source. Alors que nous traversions Beauchamps pour nous diriger vers le centre Belassor qui abritait un petit centre commercial, nous fûmes interpellés par un attroupement anormalement important.

Yves, sans temps d’arrêt, fendit la foule. Je n’étais pas très rassuré et en m’avançant vers le cercle formé par cette chaîne humaine, je découvris avec stupeur deux jeunes adultes du quartier qui se faisaient face et dont l’un menaçait l’autre avec une arme à feu.

Spectateur abasourdi, à défaut d’être acteur dans ce jeu dramatique, j’ai eu l’impression tout à coup d’assister à un tour de magie que ce diable d’éducateur de rue avait sorti de son chapeau. Alors que les deux protagonistes étaient au bord de la rupture, Yves les fît sortir de leur rapport dangereusement aveugle en prenant à témoin tous ces enfants innocents qui assistaient à cette scène.
Comme par magie, cette allusion au monde de l’enfance, cet hors-la-bulle dans laquelle ils s’étaient enfermés, sembla les ramener à la raison et fit basculer la situation.

Je vis l’arme s’abaisser et Yves s’en saisir sans autre mot. Yves Bodard, mon fidèle compagnon de rue, venait de m’apprendre combien la parole peut aider à apaiser les situations les plus alarmantes et la violence des maux.

Il fallait être un peu fada pour s’exposer ainsi, mais il est des moments où parfois l’intuition est une bonne conseillère. Aujourd’hui le souvenir de cet éducateur de rue et celui de cette tranche de vie épique m’accompagnent encore et m’ont appris à mon tour à faire face aux situations les plus imprévues.

F R., éducateur de rue de 1995 à 1998

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