Home/Société/« JE TE TIENS, TU ME TIENS, PAR LA MILITANCE… »

Ma cousine vient de m’appeler. Une heure au téléphone.

Elle me raconte qu’elle vient de quitter un groupe de personnes avec regret.

En effet, elle a fait partie pendant quelques mois d’une jeune asso antiraciste dont elle partage les valeurs, mais dont les modalités d’organisation lui pèsent.

Elle n’est pas en grande santé, et elle n’a plus suffisamment d’énergie à lui consacrer.

Elle est déçue, car dans sa ville, jusqu’à sa rencontre avec les membres de cette asso, elle n’avait pas trouvé d’allié.es sur les questions antiracistes.

Donc elle continuera de suivre ses programmations et ses actions, elle y assistera/participera quand elle le pourra, car ça lui fait du bien.

Deux jours après avoir officialisé son départ auprès du président de l’asso, ma cousine reçoit encore des échanges de mails, car sa désinscription de la mailing list des adhérent.es n’a pas été faite.

Tant mieux, puisqu’elle reçoit un mail concernant la prochaine « Boum des Contestations et des Possibilités » (la BCP)

La BCP est une sorte de festival qui se passe début août, regroupant des « asso et autres orga. » ayant contribué depuis le mois de septembre à l’élaboration de ce weekend militant.

Ma cousine est plutôt contente, car elle est pressée de connaître la programmation 2017 de la BCP, alors elle ouvre le fichier .pdf joint.

Et là, elle découvre un truc qui ne lui plaît pas du tout : l’asso antiraciste dont elle faisait partie, apparaît le dimanche à 15h, en tant qu’animatrice d’un atelier sur le thème « confisquer la réflexion ».

Pourtant, lors de sa dernière réunion mensuelle, l’association antiraciste avait seulement décidé de tenir un stand lors de la prochaine « Boum des Contestations et des Possibilités », pour visibiliser son existence dans le tissu associatif et militant de sa ville, et assurer une présence qui sensibiliserait les festivalier.es aux questions antiracistes.

Pour cela, elle envisageait, entre autre, une rétrospective en photos des actions passées, et un accent sur les actions en cours, avec la tenue d’un.e infokiosque/librairie.

Ma cousine m’assure que personne de l’asso n’aurait pris l’initiative de programmer auprès de la BCP, autre chose que prévu lors de la dernière réunion mensuelle. Evidemment, des suggestions d’adhérent.es ont été faites ultérieurement, car l’association ne s’interdit pas de réajuster les décisions prises en réunion si le besoin s’en fait sentir. Mais la décision collective est toujours respectée.

La première réaction d’un.e membre de l’asso antiraciste, face à cette décision d’autorité de la part de la BCP, a été :

« Ce qui est un peu gênant […] c’est que notre association est présentée comme ayant proposé l’atelier, alors qu’elle ne l’a pas fait. Le sujet imposé est très complexe. Alors soit on annule, soit on trouve un autre sujet, soit on trouve un expert pour traiter le sujet imposé ».

Ma cousine est dépitée.

Je lui dis « Mais laisse tomber ma poulette ! Tu t’en fous, tu ne fais plus partie du truc de toute façon !»

Mais elle me rétorque en haussant le ton, avec l’énergie d’un énième sentiment d’injustice : « Même si j’ai quitté l’association, je ne peux pas rester de marbre ! La Boum des Contestations et des Possibilités se serait-elle permis cet autoritarisme s’il s’était agi d’ATTAC ou de Green Peace ? Pourquoi méprise-elle à ce point l’asso antiraciste ? Maintenant, elle force cette jeune association à se positionner et à subir un stress qui l’empêche de se trouver légitime à refuser l’injonction ! Doit-elle :

-Annuler ? Y aura-il un erratum ? Comment sera-t-il formulé ?

-Trouver un sujet qu’il puisse traiter en autonomie ? Ça exige que quelques membres se ménagent un temps de préparation en urgence. Merci du cadeau !

-Trouver un.e expert.e en urgence également ? Mais qu’il/elle soit du coin ou de plus loin, ça implique que ce sera de toute façon aux frais de l’association, qui n’a pas de thunes par-dessus la tête. Et toujours pas de temps à consacrer à cette programmation obligée. »

Ma cousine est lasse. Elle a décidé de laisser tomber le militantisme dans ce coin-là de France, où la reproduction des schémas d’oppression et de domination est rarement questionnée et déconstruite dans le milieu militant.

« Et après ils/elles s’étonnent qu’y a personne aux manif ‘… »

Bref, elle m’a dit « A bientôt ma cousine, tu passes quand tu veux ! » et elle a raccroché. À la pause déjeuner elle réceptionne les petits (les siens et ceux de la voisine), et à 14 h elle commence une tournée pour visiter ses parents et beaux-parents âgés.

Avant, elle a pris le temps de me donner une précieuse idée de lecture, un conseil d’amie : la brochure « discriminations multifactorielles » éditée par le réseau Classe/Genre/Race, qui est disponible en format .pdf sur simple demande via lachute.fr.

Extrait :

« Les discriminations que subissent les femmes issues de l’immigration postcoloniale ne sont pas dues à des malentendus qu’il s’agirait de dissiper. Ces discriminations s’inscrivent dans des rapports de domination sexistes, racistes et de classe, elles ont une fonction, elles permettent des privilèges.

Donc nul miracle possible en la matière : les privilégié.es ne vont pas faire le deuil de leurs privilèges, uniquement parce qu’ils/elles auront partagé, avec les discriminées, un convivial repas « interculturel ».

Les discriminations classe/genre/race ne disparaîtront que grâce aux combats pour l’égalité que mènent et que continueront à mener les premières concernées ; elles ne disparaîtront que grâce au rapport de force politique qu’elles auront réussi à créer.

Mais les acteurs sociaux soucieux de participer réellement à la lutte pour l’égalité et contre les discriminations ont un rôle à jouer : il ne s’agit pas d’être des « émancipateurs/émancipatrices » de femmes issues de l’immigration souvent perçues comme mineures, faibles et dominées, mais des « facilitateurs/facilitatrices ».

Pour se faire, il est essentiel de :

– prendre en compte la spécificité des discriminations subies par les femmes issues de l’immigration post-coloniale,

– prendre en compte l’ampleur des discriminations classe / genre / race,

– reconnaître que le sort réservé aux femmes musulmanes voilées, notamment sur le marché du travail, est violemment discriminatoire,

– prendre en compte le point de vue et l’analyse des femmes racisées concernant la violence qu’elles subissent, en termes de savoirs, et dans la construction, la mise en oeuvre et l’évaluation des actions en leur direction.

Ces impératifs contribueront à éviter que les actions de « lutte contre les discriminations » ne participent, en réalité, à reproduire le système discriminatoire, comme c’est souvent le cas aujourd’hui. »

https://fr-fr.facebook.com/ClasseGenreRace/

JH

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