J’ai rencontré un conseiller Pôle emploi qui y travaille depuis des années qui a accepté de répondre à certaines questions sous couvert d’anonymat.

J’ai donc décidé d’en faire une synthèse via cet article.

Avant de commencer, ce compte rendu de nos échanges n’a pas pour but de « descendre » Pôle emploi et ses agents qui font un travail formidable.

Il vise à mettre en avant certains aspects que certains d’entre vous peuvent ne pas connaitre.

Pôle emploi, ex ANPE, existe depuis bien des années…et malgré notre taux de chômage élevé, toutes les fautes ne sont pas à remettre sur cet établissement public et encore moins sur les conseillers que vous avez au téléphone ou en face de vous, qui subissent aussi pour la plupart ce fameux système foireux que je vais évoquer.

Tout le monde le sait, Pôle emploi est défaillant. Tellement défaillant qu’il en vient à tout sous-traiter.

Le « sous traitement »

L’accompagnement autour des techniques et recherches d’emploi, la réflexion autour du projet professionnel, les questionnements autour de la mise en place, l’installation de son entreprise, même le traitement administratif tel que bulletin de salaire et l’attestation employeur sont sous traités.

Tous ces accompagnements sont soumis à appel à projet environ tous les 6 mois ou 1 an…

cela pose question…

Il faut savoir que Pôle emploi regroupe environ 54 000 employés pour accompagner 9 millions de demandeurs d’emploi dont environ 4 millions en réelle difficulté de recherche d’emploi.

Pour faire court sur l’accompagnement des personnes handicapés, Pôle emploi sous traite à CAP emploi.

Seulement, les places sont limitées et il est très compliqué d’obtenir une place. Encore une fois, une discrimination est faite envers ces personnes qui ne rentrent pas dans « les cases ».

Quel conseiller sera le plus rapide à mettre un de ses demandeurs d’emploi travailleur handicapé sur ces places si précieuses ?

Que se passe-t-il si le conseiller est absent lorsque des places sont disponibles ?

Chaque conseiller a entre 350 et 800 demandeurs d’emploi à accompagner.
Vous me direz que sous-traiter est une bonne chose et que ça allège les conseillers…
Or, faudrait-il encore que tout soit verrouillé et que le taux de retour à l’emploi augmente. On voit bien actuellement que ce n’est pas le cas.

Par ailleurs, une certaine concurrence s’installe entre les prestataires et les agents Pôle emploi.
En effet, certains d’entre eux ont peur qu’on leur vole leur boulot. On voit bien par-là que le travail de coordination, de relation avec le prestataire est totalement à revoir, à développer.

On en vient à envoyer des personnes qui n’ont pas été reçues depuis plusieurs mois chez le prestataire, sans avoir l’avis, l’adhésion du demandeur d’emploi.

De toute façon, s’il n’y va pas, il est radié. Malheureusement, c’est la politique de certaines agences, enfin… de certains directeurs d’agences.

Ils (les différents gouvernements) trompent les chiffres en faisant des « plans formations », ce qui permet aux personnes (en formation) de sortir des chiffres du chômage.

Quand on sait que le préfet oublie de signer les clauses d’insertions et décide d’employer, donc de sous-traiter, des entreprises étrangères plutôt que des personnes en insertion, on se demande…

Où est l’humain ?

« Il faut remettre de l’humain dans la recherche d’emploi, c’est indispensable » (L’humanité du mardi 27 juin).

Dans le système de l’insertion, on est finalement en train de supprimer le cœur même du métier de conseiller en insertion professionnelle. L’humain ! On ne prend plus en compte la personne dans sa globalité, dans son environnement, avec ses difficultés (logement, addiction, financiers, santés etc.).

« Ne plus être accueilli physiquement à Pôle emploi revient à te faire ressentir que tu es un coût pour la société, remarque Victor, de la CGT chômeurs et précaires de Lyon. Le numérique ne s’adresse pas à tout le monde, au fond, c’est une machine à radier ceux qui lisent mal le français, ou ne maîtrisent pas l’outil informatique ou n’y ont tout simplement pas accès… » (L’Humanité 27 juin 2017).

On fait un diagnostic (avec « l’obligation » d’utiliser l’outil informatique pré-fait).

Qui dit diagnostic dit problème. Donc on recherche l’origine de la défaillance par rapport à quoi ? Au système !

Il, le système, nous incite à ranger les personnes dans des cases. A pôle emploi par exemple, il existe 3 modalités d’accompagnement.

Il est demandé au conseiller, dès le premier rendez-vous, de ranger la personne reçue dans une de ces 3 modalités.

Il existe 9 millions de chômeurs aujourd’hui en France, qui doivent rentrer dans… 3 modalités… et inutile de dire que ces modalités n’ont pas été pensées par les conseillers mais par les têtes pensantes dans les bureaux.

Et oui…c’est donc bien le demandeur d’emploi qui a un souci, qui n’est pas adapté, et que l’on doit rendre adaptable au système.

Evidemment, il doit s’adapter au marché de l’emploi, à la numérisation, aux besoins en recrutement, aux « codes ».

Mais quand est-ce que le système s’adapte à lui ?

Le développement du tout numérique

Quand je parle du système, le meilleur exemple et le développement du tout numérique.
En effet, tout passe par l’informatique. L’inscription se fait uniquement par internet, l’actualisation également (par téléphone aussi). On privilégie l’envoie de documents par scan, et la procédure n’est pas simple pour les personnes ne maitrisant pas l’outil.

Nous savons très bien qu’un certain nombre de personne est éloigné de l’emploi et de ces outils informatiques.

Que fait-on pour les y sensibiliser ? Des visas pro-numériques existent mais sont vite complets.
On cherche à développer les entretiens visio. On demande aux demandeurs d’emploi d’envoyer leur devis de formation par internet, via leur espace personnel, sans forcément avoir rencontré un conseiller, au moins 15 jours avant l’entrée en formation.

Certes le traitement sera plus rapide (et encore) mais à quel moment on échange autour du projet ?
Comment dire non à la demande de formation ?

La seule réponse alors possible est celle liée aux limites réglementaires. En effet, le conseiller n’a pas à valider le projet professionnel de la personne, il doit l’y accompagner.

En gros, invalider un projet de formation devient compliqué.

Abordons les entretiens visio.

C’est l’exemple même de la suppression de tout le côté humain. Comment créer un lien de confiance entre deux personnes sans avoir le ressenti de notre interlocuteur ? Les demandeurs pourront être en entretien de chez eux, en pyjama ? Ou en train de manger ? Encore une fois, faut-il encore avoir l’équipement nécessaire pour assurer l’entretien (Internet, connexion plus que correcte, webcam, ordinateur etc…).

Et si on veut pousser un peu plus loin, comment assurer la sécurité (mentale et affective) des deux interlocuteurs ?

De plus en plus d’outil numérique, pour finalement plus d’inégalité, moins d’efficacité, et donc plus de dangers.

La nouvelle trouvaille provient tout droit d’une STARTUP (encore des clowns assis dans leur bureau qui pondent des « innovations » pour aider les personnes en difficultés… mais passons) pour faciliter la mise en relation entre les employeurs et les personnes en recherche d’emploi, pas forcément inscrit à pôle emploi. Elle se nomme « Maintenant ».

En quoi consiste-elle ? Tout employeur peut mettre un besoin en recrutement (pour le moment une vingtaine de métier sont disponibles) sur le portail internet, en précisant certains critères nécessaires pour le poste (maximum 8 qualités-en réalité des compétences-, un salaire, son lieu géographique, sa disponibilité…).

Il est déjà compliqué de donner 3 qualités et 3 défauts… La personne en recherche remplie les mêmes critères sur son profil, et un algorithme se charge de mettre en relation les deux interlocuteurs qui auront « matcher ».

Pour info, aucun numéro de Siret n’est demandé, ce qui induit que n’importe qui peut proposer des offres, et postuler.

On connait déjà la difficulté qu’a Pôle emploi à gérer ces offres frauduleuses, imaginer le nombre d’arnaque qui vont se profiler… mais passons (encore).

Je ne remets pas en question l’utilité de l’outil, mais bien l’écart que ça va de nouveau creuser entre les usagers. Encore une fois, les personnes proches du marché de l’emploi seront privilégiées face à celles qui en sont éloignées.

Ce que je retiens de tout ça, c’est qu’un budget et des moyens énormes sont utilisés et mis en place pour un certain public, autonome, indépendant (ou presque), qui finalement, n’aurait pas réellement besoin de Pôle emploi.

Mais que faisons-nous pour tous les autres ? Cette politique du tout numérique vient accentuer les inégalités face à l’insertion.

Pôle emploi, bientôt plus qu’une assurance chômage

Bon nombre de conseillers le craignent : Pôle emploi pourrait être amené à terme à ne faire que de la prescription de formation et prestation et/ou gérer les indemnités des bénéficiaires.

L’accompagnement à l’emploi auprès des demandeurs et des entreprises, encore une fois cœur du métier, serait amené à disparaitre. Remplacé par l’informatique notamment, ou encore sous-traiter par des prestataires qui ont une obligation de résultat.

Aujourd’hui, il faut savoir qu’aucune pression (ou presque) au niveau du taux de retour à l’emploi est mise aux conseillers Pôle emploi.

En revanche, les prestataires, payés notamment par Pôle emploi ou d’autres services, ont un certains taux de retour à l’emploi à fournir pour avoir le marché quelques mois plus tard, et donc conserver leurs emplois.

On en vient donc à individualiser le travail du conseiller, et à créer un certain esprit de concurrence entre les différentes structures d’insertions. Diviser pour mieux régner.

Par ailleurs, la plupart des questions posées aux agents Pôle emploi sont liées à l’indemnisation. On peut le voir et le constater lorsque l’on passe une journée à l’accueil, donc au contact direct des usagers, ou sur la plateforme téléphonique.

Le temps d’attente est long, il arrive parfois qu’en région Centre, une soixantaine de personnes soient en attente d’un conseiller. Au vu de l’attente, on voit tout de même que quelque chose ne va pas, mais on ne fait rien.

Les conseillers à l’emploi se font donc remplacer peu à peu par des ordinateurs, des machines, des algorithmes créés par des informaticiens.

Mais il faudra toujours (du moins pour le moment) des personnes pour saisir des bulletins de salaire, régulariser les paiements, les valider etc.

La polémique sur le contrôle des demandeurs

Pour finir, j’aimerais parler de cette étude de loi qui consiste à contrôler les demandeurs d’emploi. Il faut savoir qu’un service fraude existe déjà, ils sont une soixantaine partout en France, renforcé depuis un an par 200 contrôleurs.

Mr Macron applique la demande de Mr Gattaz faite en octobre : effectuer un contrôle des demandeurs d’emploi « journalier », « hebdomadaire », ou « mensuel ».

« Actuellement, un chômeur peut voir son allocation réduite de 20 % pendant deux à six mois, en cas de recherche d’emploi insuffisante ou de refus de formation.

Si les manquements sont répétés, l’allocation baisse de moitié pendant deux à six mois, puis est éventuellement supprimée définitivement.

Elle peut également être suspendue pendant deux mois si le demandeur d’emploi refuse à deux reprises une offre raisonnable d’emploi.

Et si ce refus se répète, l’allocation est supprimée pendant deux à six mois – voire définitivement. » (La Dépêche, art 26/12/17).

En pratique, c’est rarement appliqué. Mais cela existe déjà. Que l’on commence par appliquer ce qui doit l’être.

Ils souhaitent radier les personnes ne répondant pas positivement à un certain nombre d’offres, régi par des critères prédéfinis.

Encore une fois, on enferme les personnes dans des cases. Mais faudrait-il encore que Pôle emploi soit à jour dans ses dossiers.

Environ un demandeur sur deux n’a pas son dossier à jour…

Sur 9 millions, le compte et vite fait.

Des envois massifs d’offre d’emploi sont faits. Si on les envoie à des personnes dont le dossier n’est pas à jour, comment leur reprocher de répondre négativement ?

Et je ne reviendrais pas sur les offres frauduleuses…

Chaque demandeur d’emploi devra par ailleurs remplir un « rapport d’activité mensuel ».
Les chômeurs devront lister l’ensemble des démarches effectuées pour favoriser leur retour à l’emploi. Encore une fois, comment vont faire les personnes étant en difficulté pour remplir ce document ? Seront- elles accompagnées ?

Pôle emploi assurera t’il toujours son rôle d’accompagnement à l’emploi ou continuera t’il à être un prestataire, un outil, aux mains des politiques dirigeantes ?

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